26 février 2019

Publié dans Publication

Nous avons détaillé dans le numéro précédent de ACTUASCAN les risques psychosociaux auxquels peuvent être soumis les professionnels de la route que sont les chauffeurs poids lourds, chauffeurs-livreurs, chauffeurs de taxi, conducteurs de bus ou d’autocar. Nous en avions identifié 3 principaux : les agressions externes, le stress lié aux horaires et aux délais et l’isolement. Nous proposons ici de donner quelques pistes concrètes qui peuvent aider les chauffeurs à prévenir ces trois risques majeurs.
 

Pistes d’amélioration

1. Par rapport aux agressions externes

Au niveau préventif, le véhicule peut être plus sécurisé, que ce soit via l’installation de caméras de surveillance, la mise en place d’un dispositif d’appel à l’aide ou la séparation de la cabine du conducteur. Mais c’est très important de toujours le faire en concertation avec le personnel pour que cela soit bien perçu comme des mesures de protection et non pas comme un contrôle supplémentaire.


Des formations à la gestion des conflits, de l’agressivité verbale, du stress et à la communication assertive peuvent être données au personnel roulant. Ces formations sont utiles mais ne suffisent pas. Elles peuvent être renforcées au niveau de l’efficacité par des groupes de paroles entre chauffeurs afin de parler des situations difficiles. Cela permet à la fois de soulager par la parole la souffrance vécue, mais également de renforcer les liens entre collègues chauffeurs, ce qui est important pour rompre le sentiment d’isolement.

Quand des agressions potentiellement traumatisantes ont eu lieu, il est primordial de réagir très vite. spmt arista propose une prise en charge rapide (dans les 48 à 72H) des victimes ou des témoins afin de limiter au maximum le risque de trouble post-traumatique. L’employeur reçoit alors tous les conseils utiles à la gestion de la situation. N’oublions pas l’importance du soutien exprimé par la direction dans des moments difficiles.

 Ces mesures n’ont évidemment pas d’impact sur le comportement des usagers. Catherine Hellemans1 plaide dès lors pour mettre en place des campagnes de valorisation des sociétés de transport (publics ou privées) et plus particulièrement du métier de chauffeur.

2. Par rapport au stress lié aux horaires et aux délais

Pour assurer le transport des marchandises et des personnes, il est évident qu’il est difficile – voire impossible – de mettre en place des horaires de travail « réguliers » (horaire de jour débutant le matin et se terminant en fin d’après-midi). A long terme, ce type d’horaire de travail « atypique » est susceptible d’engendrer des dommages sur la santé physique et psychologique des travailleurs (fatigue, décalage avec le rythme biologique circadien, etc.) mais également au niveau de leur vie sociale (décalage des horaires de travail par rapport à la vie sociale, etc.). Pour prévenir les dommages liés aux horaires atypiques de travail, il importe de s’assurer que les agents ont la possibilité de s’attribuer des temps de pause suffisants permettant de compenser la fatigue et les divers décalages engendrés par ce type d’horaire, et surtout de pouvoir prévoir leurs horaires. Quand l’horaire doit être fixe (comme pour les chauffeurs de bus par exemple), il est vivement conseillé de prévoir les horaires suffisamment à l’avance.

Dans la mesure du possible (et cela ne l’est pas toujours), impliquer les conducteurs dans l’organisation des itinéraires et des pauses diminue le stress. L’apparition de systèmes électroniques  de planification d’itinéraires diminue l’autonomie des conducteurs. Or, laisser une certaine liberté de décision est primordial pour la motivation d’un travailleur, quel qu’il soit, et pour un routier en particulier.

3. L’isolement

Pour limiter l’isolement, les employeurs font appel à des solutions techniques de type « Dati » (dispositif d’alarme pour le travailleur isolé). Mais la prévention se doit d’être plus globale. Ce n’est pas parce qu’il y a peu de relations entre un chauffeur et son employeur que celles-ci ne sont pas importantes. Bien au contraire ! Il est établi qu’il y a moins de risques psychosociaux dans les petites entreprises familiales (TPE) que dans les PME, car la proximité entre employeur et salarié est un facteur positif. A condition, bien sûr, que les relations interpersonnelles soient positives… 2

Dès son engagement, il est conseillé d’organiser l’intégration du chauffeur au sein de son entreprise, de le présenter à ses collègues, même indirects, et de lui communiquer la vision et les objectifs de l’entreprise au niveau global avant de lui présenter ses missions opérationnelles. La construction d’une relation de confiance réciproque est primordiale. Organiser des réunions de briefing régulières avec les conducteurs permet non seulement de partager les informations dont ils disposent sur les clients et les concurrents, mais également de les impliquer dans certaines prises de décision. Lors de ces rencontres, il est également recommandé de revenir sur les incidents éventuels qui ont eu lieu ou qui risquent de se produire pour élaborer des procédures permettant au chauffeur de réagir plus efficacement en cas d’imprévu. Nous encourageons également l’organisation d’une rencontre festive par an dans le cadre d’un teambuilding ou d’une fête du personnel pour renforcer les liens.

Conclusion

Certains pourraient croire, à la lecture de cet article, que la vie de chauffeur est un enfer… Ce qui est normal car nous nous sommes focalisés ici sur les risques psychosociaux du métier. Cependant, si nous comparons le niveau de souffrance psychique exprimé par les chauffeurs (dans le cadre des visites médicales) au reste de la population ou aux ouvriers exerçant un autre métier, nous constatons que le risque est plus faible chez les chauffeurs, et qu’il reste stable entre 2007 et 2012, alors qu’il augmente dans le reste de la population3. Comment l’expliquer ? Peut-être parce que les chauffeurs verbalisent moins sur leur souffrance psychique dans le cadre de ces visites ? Peut-être que le fait de ne pas être en lien direct avec leur entreprise leur permet de moins ressentir certaines pressions liées à l’organisation du travail ? Les métiers de la route offrent une grande autonomie (même si celle-ci tend à diminuer) et il s’agit d’un choix professionnel le plus souvent volontaire et conscient des risques qui sont inhérents au métier.

Il n’en reste pas moins que les conducteurs routiers souffrent d’un manque de reconnaissance sociale. Pour qu’ils se sentent reconnus, les conducteurs doivent être valorisés aussi bien en interne qu’auprès des clients. N’oublions pas que c’est grâce à eux que les magasins sont pleins, que l’on peut faire le plein d’essence, que l’on peut partir en voyage en car, se déplacer en bus en ville, prendre un taxi à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pensons-y quand nous les croisons sur notre route !

Catherine JADOUL,
Psychologue
Manager du département psychosocial de spmt arista
Et
Virginie DI GIAMBERARDINO,
Conseiller en prévention aspects psychosociaux spmt arista

 

Publié dans Actuascan, février 2019, n°2.

 

[1] Catherine HELLEMANS, Croyances, perceptions et explications naïves des risques psychosociaux par les chauffeurs de bus, in C. Van De Leemput, C. Chauvin & C. Hellemans, Activités humaines, Technologie et Bien-être, Editions Arpège science publishing, Paris, 2013
[2] Sylvia Le Goff, Burn-out : les conducteurs sous haute surveillance, http://www.transportinfo.fr/burn-out-les-conducteurs-haute-surveillance , 12/09/2014
[3] Les maladies à caractère professionnel chez les chauffeurs – février 2016 http://opac.invs.sante.fr/doc_num.php?explnum_id=10266