26 juin 2017

Publié dans Publication

Passer son temps à regarder des vidéos en ligne, surfer sur internet, faire durer exagérément l’accomplissement de ses tâches… parce que le travail manque ou ne nous intéresse pas. C’est le quotidien de plus de travailleurs que l’on ne le pense. Moins connu – parce que bien moins facilement avouable – que son « opposé » le burn-out, le bore-out constitue pourtant aussi une source importante de souffrance au travail, qui peut entraîner un état dépressif grave. Quelles sont les causes du bore-out ? À quels signes faut-il être attentif ? Comment lutter contre l’ennui au travail ?
 


« Lorsque j’arrive au travail, je sais pertinemment que les tâches que j’ai à faire ne vont me prendre que 2 heures sur ma journée de 8h de travail, raconte Noëlle, secrétaire. Je m’occupe du courrier. Je l’ouvre, lettre par lettre, le trie, le distribue et voilà, ma journée est terminée vers 10h30. J’ai bien encore quelques coups de fil, mais pas de quoi m’occuper pleinement… ».


Quand le temps de travail est supérieur au volume des tâches à réaliser, l’ennui peut s’installer et mener à un épuisement professionnel d’un type particulier : le bore out.

Le bore-out - inspiré du mot « boring » (ennuyeux en anglais) – est un phénomène récemment reconnu, qui a été « conceptualisé » et décrit pour la première fois en 2007 par deux consultants d’affaires suisses, Peter Werder et Philippe Rothlin, après avoir fait le constat qu’un grand nombre de travailleurs souffraient d’ennui au travail.

Le bore-out est encore peu étudié, mais certains auteurs (Christian Bourion et Stéphane Trebucq en 2011 dans la Revue Internationale de Psychologie et de gestion des comportements organisationnels) évoquent jusqu’à 30 pourcents de travailleurs qui seraient touchés par ce phénomène encore relativement tabou, dans une société où, face aux chiffres importants du chômage, il n’est pas nécessairement de bon ton de se plaindre d’ennui au travail.

Comment se manifeste le bore-out ?

Le bore-out est un état psychologique créé par la faible excitation et l’insatisfaction qui résultent d’une sous-stimulation de l’environnement de travail. Il se manifeste par trois formes :

  • Une crise de manque de sens et de signification du travail (le travailleur perçoit son travail comme inutile) ;
  • Une crise d’ennui au travail ;
  • Le ressenti de ne pas pouvoir évoluer dans l’entreprise (pas de possibilité de développement au sein de son travail).

Cet état d’extrême ennui peut ressembler aux symptômes de dépression. Le fait de n’avoir rien à faire peut, par exemple, mener à de l’apathie, au fait de ne plus avoir envie de faire quelque chose, au travail et même en dehors de celui-ci. On s’enlise alors dans le sentiment de ne servir à rien et d’être bloqué dans cette situation.
L’ennui au travail s’exprime à travers plusieurs dimensions : affective, cognitive et comportementale. Cognitivement, il se manifeste par le fait de ne pas être attentif et de rêvasser. « Je ne peux pas m’empêcher de penser à mes vacances, faire le planning, imaginer les activités à faire là-bas ». Ce peut être aussi  entamer des activités autres que celles qui se déroulent durant le temps de travail comme bavarder ou lire des magazines. « Après avoir terminé de distribuer le courrier, explique Noëlle, je commence à tricoter. C’est l’un de mes loisirs. Étant donné que ma journée de travail s’arrête à 10h30, j’ai largement le temps de m’occuper. J’alterne entre le tricot et surfer sur internet sans objectif précis. Cela passe le temps ».  

La frustration et l’agitation physique sont, elles, les manifestations comportementales résultant de l’ennui au travail.

Bore-out versus burn-out

Il est important de distinguer le bore-out du burn-out. En effet, ces deux concepts se caractérisent par les mêmes critères. Le burn-out est également un processus d’épuisement professionnel et d’épuisement mental. Celui-ci, contrairement au bore-out, peut être associé à une charge de travail trop importante. Cependant, le burn-out se caractérise par le fait d’appliquer une distance mentale par rapport à son travail en étant cynique ou en dépersonnalisant le travail. Il implique aussi un manque d’efficacité professionnelle tandis que le bore-out est surtout caractérisé par une insatisfaction professionnelle qui résulterait d’une sous-stimulation. Marc, médecin, témoigne : « Je ne me reconnais plus dans ce métier qui était pourtant une passion. Je ne m’en sors pas. Je n’arrive plus à être efficace pour accomplir le travail. La pile de dossiers grossit de jour en jour, témoignant une nouvelle fois de mon inefficacité. Au lieu de parler en termes de personnes, je ne parle qu’en termes de symptômes, organes, membres du corps… Tout est dépersonnalisé afin de prendre une certaine distance. Je suis tellement fatigué… Il y a des jours où j’aimerais tout abandonner pour m’échapper ». 

Qu’est-ce qui peut causer l’ennui au travail ?

La cause la plus évidente de l'ennui, c’est l'exécution de tâches monotones et la réalisation de cycles courts d’un travail répétitif, ce qui arrive souvent lorsqu’on effectue un travail d’assemblage mécanique, d’inspection et de surveillance.
Dans une veine assez similaire, l’ennui au travail peut être associé à une sous-stimulation des compétences des travailleurs. « J’ai fait trois années d’études pour obtenir mon diplôme d’assistante sociale, explique Katia, et aujourd’hui je mets des chocolats dans des boites. Ce n’est absolument pas le métier stimulant que je rêvais de faire. Il m’arrive de rêvasser pendant mon travail et de juste voir les boites passer sans comprendre ce que je fais. Je fais juste mon travail mécaniquement. Il m’est même arrivé de m’endormir sur la ligne ! Ma tête a touché le tapis roulant. C’est ça qui m’a réveillée ».  La standardisation des tâches afin qu’elles soient réalisées à chaque fois de la même manière, peut également conduire à l'ennui, de même que le fait de priver le travailleur d’autonomie. Cette privation amène une perception de robotisation du travail qui peut aboutir à un désengagement par rapport au travail et une perte de sens de celui-ci. « Cela fait trois ans que je réponds aux mêmes questions, raconte Sophie, 29 ans, juriste d’entreprise. On m’a déclarée « spécialiste de… » et du coup, on me confine à cet unique rôle. Je suis devenue un robot, je fais des copier-coller de réponses déjà maintes fois données. Personne d’autre ne veut gérer ma matière et moi, je dépéris, je me demande quelle est encore ma valeur ajoutée, … »
Tous les travailleurs ne sont cependant pas égaux devant l’ennui : certaines personnalités y sont plus vite sujettes que d’autres : certains arrivent à faire preuve de créativité et à trouver des méthodes pour combler ou pallier cet ennui, en élargissant le spectre de leurs tâches, en proposant leur aide à des collègues, en étant ouverts à d’autres missions et donc à l’apprentissage de nouvelles compétences.

Je m’ennuie au travail, donc…

La conséquence qui est probablement la plus typique de l'ennui, c’est la démonstration de comportements de travail non productifs, voire même contreproductifs. Certains évitent le travail en étant absents ou en retard. Ils peuvent également produire un travail qui est délibérément mal fait. Lorsque le niveau d’ennui d'un employé augmente, la tendance à se livrer à des tâches qui ne sont pas liées à son travail augmente également. Avec ce que cela peut amener comme sentiment de mal-être. Pas évident en effet d’avouer que l’on s’ennuie au travail… La honte n’est jamais loin. « Lorsque je commence à tricoter, explique Noëlle, je me sens coupable. Lorsque j’entends des collègues approcher de mon bureau, je cache mon tricot et j’essaie de paraitre occupée sur mon ordinateur ou je range vite quelques dossiers au hasard. C’est pathétique…. Le plus difficile pour moi est de voir certains de mes collègues débordés alors que je n’ai rien à faire et que je ne pourrais pas les aider ».

Les sentiments d’insatisfaction et de frustration sont d’autres conséquences logiques de l’ennui. On peut également parler du sentiment d’angoisse qui peut être présent si la personne ne veut pas qu’on découvre qu’elle s’ennuie au travail, ainsi que du sentiment d’inutilité, voire d’une perte d’estime de soi, d’autant plus si les collègues ont du travail à accomplir. « Je ne sers plus à rien, nous raconte Steve, agent d’administration. Je me sens totalement inutile. On m’a retiré toutes mes tâches au fur et à mesure. Je suis sûr que si je ne venais plus au travail, personne ne le remarquerait ! En plus, j’ai l’impression que mes collègues m’envient ou m’en veulent parce qu’eux sont débordés. S’ils savaient… Ça devient vraiment de plus en plus difficile pour moi de venir au bureau pour ne rien faire. Le matin, j’ai de plus en plus de mal à sortir de mon lit et rien qu’à l’idée d’arriver au bureau, j’ai des palpitations …».

L’ennui peut également engendrer des conséquences physiques, telles une grande fatigue, de la somnolence, de l’inattention, des troubles alimentaires ou des problèmes de tension et/ou cardiaques. Les auteurs d’un article publié dans l’International Journal of Epidemiology d’Oxford en 2010 montrent que les sujets s’ennuyant au travail ont presque trois fois plus de chance de contracter des maladies cardiovasculaires que d’autres. La colère, l'hostilité et l’agressivité, toutes des émotions négatives, peuvent parfois aussi prendre le dessus chez le travailleur sous-occupé ou sous-stimulé et induire alors potentiellement un comportement nuisible et destructeur. Certains sont susceptibles d’adopter des comportements inadaptés et désagréables qui peuvent affecter leurs collègues. Ils sont également capables de détruire l'environnement physique en le sabotant, ou d’aller jusqu’à des extrémités telles que des cas de vol de matériel de l’entreprise.
Il a été établi par différents auteurs que l’absence de stimulation produit un isolement mental qui constitue un véritable supplice psychique capable de détruire la personnalité autant, voire plus, que le fait d’être submergé de travail. Toutefois, ces études ne rendent pas compte des individus qui s’adaptent parfaitement à la situation de « n’avoir rien à faire ». Cela dépend des ressources mentales du travailleur. S’il s’adapte à la situation de « ne rien faire », il peut se maintenir en équilibre, heureux dans un poste sans activité, surtout s’il est bien payé.
Toute situation de mal-être au travail, et donc y compris celle du bore out, peut évidemment aussi avoir des répercussions dans la vie privée : patience mise à l’épreuve, fatigue excessive, agressivité soudaine… Ces signaux sont souvent révélateurs et il est important d’en prendre conscience afin qu’ils n’engendrent pas des dommages trop importants tant pour la personne que pour son entourage.

Comment lutter contre l’ennui au travail ?

Le management et les ressources humaines en général ont une responsabilité à mettre en œuvre pour prévenir le bore out. Tentés souvent aujourd’hui de s’occuper davantage des travailleurs qui ont trop à faire, ils ne doivent pas sous-estimer ceux qui ont trop peu. Afin d’améliorer l’implication professionnelle, il serait par exemple intéressant qu’ils mettent en place des groupes de travail auxquels les collaborateurs pourraient participer activement. Cela leur permettrait de s’investir dans des projets de développement de l’entreprise, par exemple.
Reconnaitre que l’on s’ennuie au travail est certainement la première étape vers la résolution de son mal-être. C’est un pas déterminant, qui relève évidemment de la responsabilité personnelle de chacun. Il est ensuite  nécessaire de s’interroger sur les causes qui ont mené à cette situation : le problème vient-il plutôt d’une sous-charge de travail ou plutôt d’une inadéquation entre compétences et missions confiées ? Après cela, plusieurs stratégies d’adaptation peuvent être mises en place.
Essayer de redonner plus de sens à son travail en étant plus créatif est une première proposition pour sortir de l’impasse. Mais c’est surtout en osant le dialogue que la situation pourra évoluer : s’ouvrir à son management, expliquer son ressenti et ses difficultés, demander à ce que le travail soit intensifié, revalorisé ou réorienté…

Il est également important, afin de redonner du sens au travail, de demander que soient fixés des objectifs et challenges clairs, et de s’en fixer soi-même également. Des formations peuvent également aider : meilleure gestion du temps, nouvelles compétences, formation continue…
D’autres fois cependant, il faudra du temps pour se rendre compte que la seule façon d’en sortir sera de se diriger vers une autre voie…Noëlle, elle, a choisi : « Je n’en pouvais tellement plus que j’ai réalisé un bilan de compétences et ai postulé sur cette base : je commence dans un mois comme assistante de direction dans une entreprise où, m’a-t-on assuré, le travail ne manque pas … »

Eléments de réponses avec Coraline Bailly, Conseillère en Prévention pour les Aspects psychosociaux chez spmt arista (Service Externe de Prévention et de Protection au Travail) et Siham Zahour, stagiaire au sein du département psychosocial de spmt arista.

Publié dans Psychologies Magazine, juin 2017.